Mélange, mosaïque et couche

J’ai souvent utilisé le terme « novlangue » pour désigner ces mots ou expressions qui ont acquis un nouveau sens dont les idéologues nous abreuvent. Ce n’est qu’aujourd’hui que je me suis rendu compte que le terme en lui même était un terme novlangue. En lui même, ce mot est donc ironique, il vise à disqualifier ce que dit autrui, il ne sert pas qu’ à décrire les déviances du langage. Pourtant, il m’arrive de noter que telle parole dite par autrui appartient à la novlangue, et c’est vraisemblablement une façon erronée de penser. Je ne connais pas les intentions de l’autre, je ne connais pas ses accointrances avec Big Brother, et il est probable que la plupart du temps, ceux qui usent de la novlangue ne le font pas exprès, utilisent des mots qu’ils ont. Je n’ai pas à être ironique avec ces gens.

Novlangue est un mot novlangue qui parasite mon système de compréhension.

Je cherche des mots qui pourraient remplacer le terme novlangue mais je n’en trouve pas de satisfaisants. La langue française pourtant riche n’a pas de mot pour définir ces expressions qui altèrent trop la réalité, jusqu’à l’inverser. Il me faudra parler de « contresens », de « faute » ou d’ « inexactitude ».

Aujourd’hui, une de ces inexactitude me semble être l’utilisation de termes comme « melting pot », pour qualifier le monde qui se met en place. Quand on utilise ce terme là, il me semble qu’on occulte l’effet recouvrant qu’il existe aussi dans la mise en relation entre deux mondes. Les idéologues du métissage par exemple insistent souvent sur l’enrichissement mutuel, l’apport des autres civilisations, et usent volontiers d’images souvent liés au monde des sens : Une salade composée c’est bon, un cocktail aussi, le jazz né de la rencontre entre la musique populaire européenne et africaine c’est joli, etc. La société qui se met en place aurait ces même caractéristiques. Ils occultent le fait que ce genre de réussite n’est possible que quand quelqu’un décide de la composition. Il faudrait un « civilisateur » pour que le melting pot soit réussi, comme il faut un barman pour fabriquer un bon cocktail. Ce n’est pas ce qui s’est passé dans l’Histoire. Dans l’Histoire, les civilisations recouvrent les autres.

L’image du melting pot me très semble inexacte pour ces raisons là. Une autre image que j’aime un peu plus est l’image de « la mosaïque », ou alors, la définition originelle du « cosmopolitisme », qui est le côtoiement de plusieurs cultures sans altération des unes et des autres. Un monde « mosaïque » me paraît encore correspondre au monde actuel, où il y a encore des nations qui se côtoient, des cultures différentes au sein de ces nations, des folklores, des gens assez différents les uns des autres. Mais si l’image de la « mosaïque » est peu utilisée en France, il me semble que c’est en raison de cette notion d’intégration, qui est un des fondements du système français contemporain. La France ne veut pas de cette mosaïque. Elle a éliminé les langues régionales, les cultures locales, les systèmes tribaux qui existaient encore au début du siècle dernier, et aujourd’hui, elle veut que tous se « fondent dans la république », ce qui en langage exacte veut dire, abandonnent une grande part de leurs spécificités ethno-linguistique. Pour garder cette métaphore de la mosaïque, il semblerait que la France en veuille bien une, mais de couleur unique. Un véritable pays mosaïque me semblerait être un pays comme la Thaïlande, où il y a une majorité bouddhiste theravada, des tribus animistes, des communautés musulmanes et chrétiennes, des ethnies différentes, des langues différentes, où certaines personnes vivent dans un système « moderne libéral » quand d’autres n’utilisent quasiment jamais l’argent, où certain s’habillent à l’asiatique et d’autre à l’occidentale. Or le modèle thaïlandais ne semble pas être celui privilégié en Europe.

L’image de la mosaïque ne me semble donc pas adapté à la société qui se met en place. Ça ne reflète pas bien la réalité. La métaphore que je juge la plus vraisemblable est celle des « couches », telle les couches de peinture que l’on appliquerait sur une surface. Quand une nouvelle couche se met en place, elle recouvre l’ancienne, que l’on perçoit encore par transparence. Si je pose une couche blanche sur une couche rouge, ça forme une couleur rose pale, et j’arrive encore à penser que c’est rouge en dessous. Si je pose à présent une couche bleu, ça me donne une surface bleu claire, j’arrive à voir que c’est dans les blancs en dessous, mais je suis incapable de penser que c’est rouge encore en dessous. Il n’en reste plus rien.

L’Histoire peut peindre au rouleau la surface en question, le monde romain recouvrant presque totalement le monde celte, le monde franc recouvrant presque totalement le monde romain. Ou alors laisser ici ou là des espaces vierges, des zones où on perçoit encore l’ancien monde. L’Irlande non romanisée, la Bretagne non francisée. Il arrive aussi qu’on puisse gratter la peinture, ici ou là. La Renaissance nous fait redécouvrir la couleur, abimée, de Rome et d’Athènes.

Si je retrace l’histoire de mon territoire à grand trait, avec ce que j’en sais, je sais qu’il y a eu un monde préhistorique qui a laissé des traces dans les cavernes. Une autre société a dressé des dolmens. Les celtes sont arrivés. Puis les romains. Puis des barbares en tous genre. Puis les Francs christianisés. Puis le système des droits de l’homme. Puis le système mondialisé. On en est là.

Si je devais écouter ceux qui me parlent de mélange, alors la France serait très différente des autres pays d’Europe, qui n’ont pas eu les mêmes dosages ni les même ingrédients. Or nous ne sommes pas très différents les uns des autres, ni très différents des autres pays d’Europe. Nous percevons surtout la dernière couche qui a été posée.

Si je devais écouter ceux qui me parlent de mosaïque, alors la société française devrait être très diversifiée, le sud serait très wisigoth et très romain, pas très franc. La Bretagne serait très celte et pas très romaine ni très franque mais plutôt anglaise. Le Nord serait très anglais. La Rochelle aussi. Il y aurait encore des tribus montagnardes animistes. Des langues différentes. Des coutumes locale très vivantes et on reconnaitrait à son look le Savoyard et le Corse. Or nous ne sommes pas très différents. Nous percevons surtout la dernière couche posée, uniforme.

La métaphore des couches me paraît la plus apte à décrire les évolutions des civilisations. Quelque chose recouvre l’ancien monde. Déjà, nous oublions le monde chrétien, recouvert par la civilisation des droits de l’homme, elle même recouverte par celle de la mondialisation. Avant cela, la chrétienté avait recouvert le monde antique romain. Le monde antique romain avait recouvert le monde celte. Le monde celte avait recouvert le monde des mégalithes. Chaque couche recouvre l’autre, et celles qui sont tout en dessous deviennent invisibles, parfois pour toujours.

Si au lieu de penser mélanges et patchworks on pensait couches, il me semble qu’on aurait une vision plus juste de la situation du monde actuelle. Quelle couche est entrain d’être posée, que recouvre t’elle, qu’allons nous gagner, qu’allons nous perdre ?

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